Le philosophe du RER



Avant de me perdre dans les méandres ultra pointus de "La finance" par Rudolf Schreiber, je jetai un rapide coup d’œil autour de moi. Je constatai qu'il était là, dans mon wagon. Depuis quelques jours, il était toujours là. Plusieurs mois déjà, que je l'avais remarqué à traîner sur le quai. Depuis plus de dix ans que je faisais ce trajet chaque matin et chaque soir aux mêmes heures, j'avais repéré quelques habitués. Mais pas tant que ça finalement. Je n'avais jamais vraiment cherché à savoir si je croisais les mêmes gens et pourtant c'était une évidence. Mais lui, on ne pouvait que le remarquer dans son jogging en coton gris, avec son allure de clochard sexagénaire, parmi tous ces cols blancs. Son rituel consistait à choisir une personne différente à chaque trajet et à entamer une conversation. S'il venait s'installer à côté de moi, je ne lui parlerais pas : C'était le seul moment de la journée où je pouvais être dans ma bulle, sans patron, sans collègues, sans femme ni enfants. Le RER s'approchait de la troisième station. J'étais impatient. Elle allait monter, cette mystérieuse inconnue, dont je détaillais les interminables jambes magnifiquement galbées. Elle choisissait toujours le même wagon, alors j'avais décidé que ce serait le mien, pour avoir le plaisir de la regarder. En hiver, ce que j'aimais par dessus tout, c'était lorsqu'elle mettait ses bottes de cuir à talons hauts qui serraient ses fines chevilles et ses jolis petits mollets. Ce jour-là, elle était en pantalon large. Immense désappointement.
  • Bonjour. Déçu hein ? me dit l'inconnu au jogging gris en me désignant de la tête la jeune femme en pantalon.
L'espace d'un instant l'angoisse me saisit. Cet incongru bonhomme était-il télépathe? L'air renfrogné, je me replongeai dans ma bible.
  • J'ai remarqué que chaque matin vous ne sortez le nez de votre bouquin que pour regarder ses jambes, enchaîna-t-il, souriant, en s'asseyant à mes côtés.
De quoi se mêlait-il celui-là ! Impassible, je continuai ma lecture.
  • C'est intéressant votre livre ?
  • Oui ! Et j'aimerais, si cela ne vous dérange pas, pouvoir être tranquille pour l'étudier. Il demande une certaine concentration, aboyai-je d'un ton ferme qui ne laissait place à aucune réplique.
Loin d'être surpris par la brutalité de ma réponse, il sourit et se tut. Alors seul le bruit de la rame prenant de la vitesse venait chatouiller mes oreilles. Satisfait, je me replongeai dans ma lecture. Lorsque le RER s'arrêta à une énième station, et avala le flux bruyant des voyageurs, il posa sa main sur mon bras:
  • Pardonnez-moi mais je doute que votre livre sur la finance soit plus intéressant que ça.
  • Ça quoi ?! éructai-je.
  • Ça ! Les gens ! La matière humaine ! C'est autrement passionnant ! s'exalta-t-il.
D'un air blasé, je l'ignorai.
  • Regardez cet homme. Sa femme l'a quitté.
J'observai malgré moi l'homme en question qui ne laissait rien transparaître.
  • Ah bon ? Il vous l'a dit ?
  • Non. Je ne lui ai jamais parlé.
  • Comment le savez vous alors ?
  • Il y a des signes qui ne trompent pas.
  • Et quels genres de signes ? demandai-je après avoir moi-même essayé d'en trouver en vain.
  • Il se néglige de plus en plus. Et puis, tous les jours, il faisait tourner son alliance autour de son annulaire en le regardant d'un air triste. Il ne l'a plus. Et elle, regardez ! La femme aux ballerines rouges. Elle est au téléphone avec son amant. Il habite à Montmartre. Je peux même vous donner son adresse exacte. Ils se voient tous les mardi et jeudi de dix-sept à dix-huit heures trente.
Je dois avouer que j'étais assez impressionné par son talent d'observateur.
  • Et moi ? demandai-je.
  • Vous, vous êtes, sans vous vexer, quelqu'un d'assez rigide. La façon dont vous vous asseyez le dos bien droit et la manière dont vous maintenez votre livre d'une seule main à hauteur de vos yeux est assez criante.
  • Oui bon. Constatation facile.
  • Vous avez des enfants.
  • Là, vous aviez une chance sur deux de vous tromper.
  • Un matin, vous aviez un peu de pâte à tartiner sur la joue. Vu que vous n'êtes pas du genre à manger ça ...
  • Et pourquoi donc ? m'indignai-je ironiquement, attendant une explication probante
  • Parce que vous avez la tête dans le guidon. Ça se voit tout de suite. Manger, pour vous, est une nécessité pas un plaisir. Je suis sûr que le matin vous n'avalez qu'un café sur le pouce. Ou peut-être même rien...
J'acquiesçai stupéfait.
  • ... Le seul moment où vous pourriez être libre de vous évader, c'est à dire dans ce RER, vous le passez à lire des revues ou des livres concernant votre travail. L'occupation des gens dans les transports, ça en dit beaucoup sur leur personnalité vous savez ! Pour en revenir au chocolat, le fait que vous en ayez laissé sur votre joue, ça ne vous ressemble pas : vous êtes toujours tiré à quatre épingles, c'est donc un enfant qui vous a embrassé avec sa bouche pleine de chocolat au moment où vous partiez.
  • Impressionnant. Vous êtes psy ?
  • Non. Je passe seulement mes journées dans ce RER à regarder les gens.
  • Toute la journée !
  • Oui.
  • Ce doit être très long.
  • Non, c'est très intéressant, je rencontre des gens de tous les horizons. J'observe, je discute...
  • Et vous consignez tout ça ?
  • Oui, dans ma tête.
  • Et pourquoi ce RER ?
  • Par hasard.
  • Vous en avez essayé d'autres ?
  • Pour l'instant, je ne me lasse pas de celui-ci. Un jour peut-être je changerai.
  • C'est quand même très intrusif !
  • Non, je ne trouve pas.
  • Si quand même !
  • Je ne regarde que ce que les gens me donnent à voir ! Et n'écoute que ce qu'ils me donnent à entendre. J'analyse et recueille ces informations. C'est tout !
  • C'est du voyeurisme! répliquai-je.
  • Monsieur, me dit-il calmement. Vous utilisez Facebook comme tout le monde j'imagine?
  • Euh oui... répondis-je un peu penaud, réalisant où il voulait en venir.
  • Très bien, alors je n'ai rien d'autre à dire, vous m'aurez compris.
Commençant à trouver sympathique cet énergumène qui piquait ma curiosité, j'aspirais à en savoir plus sur lui. Il ne m'en laissa pas le temps.
  • Combien avez vous d'enfants ? demanda-t-il.
  • Deux. Pauline, 9 ans et Alexandre, 5 ans.
  • Vous en avez de la chance!
  • Ça dépend des jours.
  • Ne dîtes pas cela. Les enfants c'est la vie ! Ce sont eux qui vous apprennent à vivre, à rester ancré dans la réalité, à mesurer le bonheur d'être en vie. C'est tellement naturel chez eux la vie ! Moi, je n'ai pas eu cette chance. J'étais entrepreneur, j'ai une immense maison, j'ai beaucoup d'argent. Ma femme rentre tard. Elle ne m'écoute jamais lorsque je lui raconte ce que j'ai vu dans la journée. Ici, je ne me sens jamais seul.
  • En quelque sorte vous êtes comme les vieux à la campagne qui se mettent sur la bord de la route pour regarder les passants, blaguai-je.
Il éclata de rire, puis reprit:
  • Vous savez, on apprend énormément sur soi, sur sa vie, en observant les autres : leurs petits travers, la manière dont ils s'arrangent avec la réalité... En fait, ma famille c'est la petite Léa qui prend ce RER à 8H15 tous les matins pour aller à l'école. Regardez. Ce matin, elle m'avait emmené un dessin. Fatima, trajet de 11h04, que j'ai aidé à quitter son mari violent. Le vieux Léo, qui radote et qui vient faire sa sieste ici après le déjeuner jusqu'au terminus, car sa voisine de palier est nourrice et que les cris des enfants l'empêchent de dormir.
  • Bravo. Je trouve ça admirable dans cette société individualiste dont je fais partie sans conteste. Je m'excuse de vous avoir mal parlé tout à l'heure.
  • Ce n'est rien. J'ai l'habitude vous savez. Mon rêve, ce serait de faire la même chose dans un autre pays, avec une autre culture moins individualiste et fataliste. Ici, les gens font tout le temps la gueule. D'ailleurs le fatalisme est-il né de l'individualisme ou inversement? Toujours la même question de la poule ou de l'oeuf.
  • Pourquoi vous ne le réalisez pas ?
  • Quoi?
  • Votre rêve. Vous êtes plein aux as, ce n'est pas l'argent qui vous en empêche ? Alors quoi ?
  • La trouille, évidement ! Peut-être me suis-je habitué à mon confort, ma routine ? Lorsqu'on vieillit, vous savez, on apprécie ces choses-là.
  • Est-ce que l'on ne devient pas vieux justement lorsqu'on a un tel discours? La routine, n'est-ce pas justement la nourriture du fatalisme?
  • Vous m'impressionnez ! ironisa-t-il, vous êtes philosophe vous aussi?
Il se mit à rire et son rire me fut communicatif.
  • Vous avez sûrement raison? continua-t-il. Vous voyez, j'ai appris beaucoup de choses aujourd'hui en discutant avec vous. Et vous aussi, je pense. Je crois que vous êtes arrivé, lança-t-il en me montrant à travers la fenêtre la station de La défense.
  • Au revoir. Ce fut un plaisir, dis-je en lui tendant la main.
  • Michel. Plaisir partagé.
  • Moi, c'est Hervé. A demain, peut-être!
Je descendis sur le quai et d'un signe de main le saluai.


Depuis, je n'ai plus revu Michel. Il monte peut-être dans un autre wagon que le mien ou a changé de RER.  J'aime à penser qu'après notre discussion, il s'est décidé. Parfois durant mon trajet, je l'imagine dans un car cahotant sur les routes d'Afrique ou dans un train bondé en Inde et un sourire me vient aux lèvres. Le soir de notre rencontre, je n'ai jamais autant apprécié rentrer chez moi et partager des moments simples avec ma femme et mes enfants. Je ne lis plus dans le RER, je suis devenu un observateur amusé, je dis bonjour et je souris. Les gens autour de moi me trouve changé. Probablement que bientôt, happé par le marasme ambiant, je reprendrai mon masque de froideur et redeviendrai celui que j'ai toujours été. Peut-être ne le recroiserai-je jamais, mais il m'a appris quelque chose: on gagne toujours avec un brin d'humanité.

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