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La non-légende urbaine



   Des petits rectangles. Des centaines de petits rectangles lumineux posés les uns sur les autres, avec pour chacun un balcon devant. Un minuscule balcon : il faut faire moins de trente-sept de pointure pour en profiter sans avoir une partie des pieds sur la barre de seuil en métal. C'est ce que l'on voit de cette cour. Toute la misère du monde logée dans trois barres d'immeubles autour de cette cour. Et autant de solitudes que d'appartements. Il fait nuit. Les petits rectangles s'animent. C'est comme un jeu. On regretterait presque que les gens ne s'éclairent pas avec des ampoules de différentes couleurs, pour passer d'un tableau bicolore à une représentation de Mondrian. Parfois certains s'éteignent, alors celui d'à côté se remplit d'une lumière pleine : Quelqu'un a changé de pièce ! Peut-être les Rodriguez s'apprêtent-ils à se coucher ? Il reste encore une faible lumière dans l'appartement: madame est dans la salle d'eau. La lumière s'éteint. Elle rejoint son mari, et quelques secondes plus tard, l'obscurité. Ils ne feront pas l'amour ce soir-là, comme tous les soirs depuis bientôt douze ans. Il y a aussi, au troisième du bâtiment B, ces curieuses lumières colorées qui clignotent. C'est l'appartement 308 : Mme Rustan. Atteinte d'Alzheimer, elle croit que c'est Noël tous les jours. Ces enfants n'ont pas eu le coeur à lui enlever le sapin. Et puis l'on voit quelques rectangles avec un halo vacillant. Ce sont ceux qui s'éternisent un peu devant la télévision dans le noir pour économiser l'électricité : C'est bien la télévision! Cela permet de décompresser, de s'évader, de vivre par procuration des choses extraordinaires, extravagantes ou excitantes, d'oublier un instant que la vie c'est de la merde. Quand Pierre Dupont a passé un bon moment devant Kha-Kha-Lanta, exalté il dit à Jeanine : " Putain, c'est ça la vie! Il faut se battre pour survivre ". Et à elle de répondre : " T'as toujours été un Philostrophe mon chéri, c'est pour ça que je t'aime ". Et puis... les heures s'égrènent. Les rectangles jaune pâle s'effacent peu à peu, jusqu'à épouser totalement l'obscurité et demain matin, l'appartement 407 du bâtiment C ouvrira le bal...

  La nuit suivante est douce, une belle nuit de septembre, avec une légère bise qui pourrait être agréable si elle ne charriait pas les pestilences du local à poubelles, que l'odeur des pétards de deux jeunes traînards peine à couvrir. Le bal a commencé. Levez les yeux ! A partir de l'instant où ils allument, on peut deviner, telles des ombres chinoises, les gestes répétitifs du quotidien -toujours les mêmes à quelques choses près- et contempler à loisir ces instants de vie insignifiants, dans la jouissance du voyeurisme ordinaire, à couvert de leur conscience incapable d'imaginer en cet instant qu'on les observe.

   Un immeuble populaire c'est un reflet d'une société. Dans un immeuble du seizième, à cette heure de la nuit, les scènes sont identiques : seul le décor change. Le couple qui dîne sans se parler, l'enfant qui retient son souffle dans le noir, la ménagère qui verse sa larme devant une comédie romantique, l'adolescent qui pratique l'onanisme, l' homme qui violente sa femme, la toute jeune mère qui regarde son bébé dormir... A la différence qu'il n'y a pas d'appartements transformés en ateliers de confection clandestins où des chinoises s'épuisent les yeux jusqu'au milieu de la nuit pour un salaire de misère qu'elles enverront au pays.

   Et puis quand ces lumières s'éteignent, le temps est suspendu. On aimerait sonder leurs rêves. Sont-ils meilleurs que leurs vies ?

  Les jours passent et le manège des nuits reste le même : une symphonie lumineuse. A quelques minutes près, on pourrait mentalement orchestrer ce ballet de lumières. Cette nuit-là : une anomalie. L'appartement 603 du bâtiment A. Une clarté tremblotante jusqu'au matin. Inhabituelle. Le locataire a dû s'endormir devant les programmes pour adultes. La porte est ouverte sur le balcon. Un setter irlandais vient y prendre l'air, de temps en temps, quelques secondes avant de rentrer.

  11 nuits. 603 continue ces agressions nocturnes. Il y a déjà son chien qui ne cesse d'aboyer, et puis ses intrusions luminescentes empêchant le tableau noir. Peut-être un chômeur de plus. Dans la cour, dansent trois points incandescents: des cigarettes. Au bout des cigarettes, les mains de Kader, Sébastien et Fatou qui reviennent de boîte. 

- C'est relou c't'odeur de poubelle dans cette cour, lance Fatou. 

- Moins relou que l'odeur qu'on a à l'appart! Renchérit Kader. C'est horrible ! Regarde ! Une partie de l'immeuble a les fenêtres ouvertes même si i'caille. Ma daronne elle a appelé le plombier, j'espère qu'i'va s'manier l'cul. 

- Nous on n'a pas d'odeur dans notre bâtiment, intervient calmement Sébastien en tirant sur sa cloppe. 

- Ben vous avez d'la chance. C'est à vomir. Du coup on est infesté de mouches. Ca les attire. 

   Une semaine. Le setter irlandais s'est tu. Ce soir, il s'est endormi sur la balcon après avoir gémi un moment. Son maître est toujours devant la télévision. Il y passera la nuit.

   L'automne emmène avec lui ses feuilles ambrées et ses nuits pluvieuses prématurées. Le ballet est donc avancé de quelques minutes mais reste quasi-immuable. Puis, l'hiver pointe son nez. Le tableau bicolore commence à s'animer en fin d'après-midi. 603 reste continuellement devant son poste. Bien que la porte sur le balcon soit ouverte, le setter irlandais ne sort plus. Noël arrive et dans certains appartements les lumières clignotantes et colorées accompagnent celles de Mme Rustan. Une nuit, l'appartement 603 est plongé dans la pénombre. Il y restera toutes les nuits suivantes.

   Et le temps passe comme l'éclair: une année, puis deux, puis trois. Toujours le même tableau, sans les guirlandes lumineuses de Madame Rustan qui est partie en maison de retraite. Mme Jourdain tente de consoler Mme Schliessman qui pleure dans la cour: 

- Mais enfin, dîtes moi ce qu'il y a ! Ca fait du bien de parler vous verrez. Confiez-vous à votre vieille amie. C'est un décès ? Dans votre famille ? 

- Un décès, oui... Dans l'immeuble... C'est horrible. 

- A bon ! Qui est-ce ? 

- Un voisin de palier. L'appartement 603. Ca fait longtemps qu'il est mort... 

- Et pourquoi vous pleurez ? Vous n'avez toujours pas fait votre deuil ? 

- Non... C'est pas ça. Je suis sous le choc. On vient tout juste de découvrir le corps ! Ce corps mort est resté trois ans dans cet appartement sans que personne ne s'en rende compte ! C'est horrible. Dans quel monde vit-on ! Un tel degré de solitude et d'isolement parmi les centaines de gens qui habitent ici... C'est inconcevable. A l'ère des réseaux sociaux, il y a encore des gens qui vivent dans une solitude totale ! Les services sociaux viennent tout juste de donner l'alerte suite aux innombrables courriers de non-paiement restés sans réponse. Je ne connaissais même pas son nom ni son visage... Son chien était mort à ses pieds. Il a préféré mourir de faim que de toucher à son maître. 

Comme vous pouvez l'imaginer, cette annonce ébranla les habitants et perturba légèrement leurs habitudes. Et puis la symphonie lumineuse reprit, on oublia le locataire de l'appartement. On parlera quelquefois de sa mort comme d'une anecdote tout au plus...

Des petits rectangles. Des centaines de petits rectangles lumineux posés les uns sur les autres...










Le philosophe du RER




Avant de me perdre dans les méandres ultra pointus de "La finance" par Rudolf Schreiber, je jetai un rapide coup d’œil autour de moi. Je constatai qu'il était là, dans mon wagon. Depuis quelques jours, il était toujours là. Plusieurs mois déjà, que je l'avais remarqué à traîner sur le quai. Depuis plus de dix ans que je faisais ce trajet chaque matin et chaque soir aux mêmes heures, j'avais repéré quelques habitués. Mais pas tant que ça finalement. Je n'avais jamais vraiment cherché à savoir si je croisais les mêmes gens et pourtant c'était une évidence. Mais lui, on ne pouvait que le remarquer dans son jogging en coton gris, avec son allure de clochard sexagénaire, parmi tous ces cols blancs. Son rituel consistait à choisir une personne différente à chaque trajet et à entamer une conversation. S'il venait s'installer à côté de moi, je ne lui parlerais pas : C'était le seul moment de la journée où je pouvais être dans ma bulle, sans patron, sans collègues, sans femme ni enfants. Le RER s'approchait de la troisième station. J'étais impatient. Elle allait monter, cette mystérieuse inconnue, dont je détaillais les interminables jambes magnifiquement galbées. Elle choisissait toujours le même wagon, alors j'avais décidé que ce serait le mien, pour avoir le plaisir de la regarder. En hiver, ce que j'aimais par dessus tout, c'était lorsqu'elle mettait ses bottes de cuir à talons hauts qui serraient ses fines chevilles et ses jolis petits mollets. Ce jour-là, elle était en pantalon large. Immense désappointement.
  • Bonjour. Déçu hein ? me dit l'inconnu au jogging gris en me désignant de la tête la jeune femme en pantalon.
L'espace d'un instant l'angoisse me saisit. Cet incongru bonhomme était-il télépathe? L'air renfrogné, je me replongeai dans ma bible.
  • J'ai remarqué que chaque matin vous ne sortez le nez de votre bouquin que pour regarder ses jambes, enchaîna-t-il, souriant, en s'asseyant à mes côtés.
De quoi se mêlait-il celui-là ! Impassible, je continuai ma lecture.
  • C'est intéressant votre livre ?
  • Oui ! Et j'aimerais, si cela ne vous dérange pas, pouvoir être tranquille pour l'étudier. Il demande une certaine concentration, aboyai-je d'un ton ferme qui ne laissait place à aucune réplique.
Loin d'être surpris par la brutalité de ma réponse, il sourit et se tut. Alors seul le bruit de la rame prenant de la vitesse venait chatouiller mes oreilles. Satisfait, je me replongeai dans ma lecture. Lorsque le RER s'arrêta à une énième station, et avala le flux bruyant des voyageurs, il posa sa main sur mon bras:
  • Pardonnez-moi mais je doute que votre livre sur la finance soit plus intéressant que ça.
  • Ça quoi ?! éructai-je.
  • Ça ! Les gens ! La matière humaine ! C'est autrement passionnant ! s'exalta-t-il.
D'un air blasé, je l'ignorai.
  • Regardez cet homme. Sa femme l'a quitté.
J'observai malgré moi l'homme en question qui ne laissait rien transparaître.
  • Ah bon ? Il vous l'a dit ?
  • Non. Je ne lui ai jamais parlé.
  • Comment le savez vous alors ?
  • Il y a des signes qui ne trompent pas.
  • Et quels genres de signes ? demandai-je après avoir moi-même essayé d'en trouver en vain.
  • Il se néglige de plus en plus. Et puis, tous les jours, il faisait tourner son alliance autour de son annulaire en le regardant d'un air triste. Il ne l'a plus. Et elle, regardez ! La femme aux ballerines rouges. Elle est au téléphone avec son amant. Il habite à Montmartre. Je peux même vous donner son adresse exacte. Ils se voient tous les mardi et jeudi de dix-sept à dix-huit heures trente.
Je dois avouer que j'étais assez impressionné par son talent d'observateur.
  • Et moi ? demandai-je.
  • Vous, vous êtes, sans vous vexer, quelqu'un d'assez rigide. La façon dont vous vous asseyez le dos bien droit et la manière dont vous maintenez votre livre d'une seule main à hauteur de vos yeux est assez criante.
  • Oui bon. Constatation facile.
  • Vous avez des enfants.
  • Là, vous aviez une chance sur deux de vous tromper.
  • Un matin, vous aviez un peu de pâte à tartiner sur la joue. Vu que vous n'êtes pas du genre à manger ça ...
  • Et pourquoi donc ? m'indignai-je ironiquement, attendant une explication probante
  • Parce que vous avez la tête dans le guidon. Ça se voit tout de suite. Manger, pour vous, est une nécessité pas un plaisir. Je suis sûr que le matin vous n'avalez qu'un café sur le pouce. Ou peut-être même rien...
J'acquiesçai stupéfait.
  • ... Le seul moment où vous pourriez être libre de vous évader, c'est à dire dans ce RER, vous le passez à lire des revues ou des livres concernant votre travail. L'occupation des gens dans les transports, ça en dit beaucoup sur leur personnalité vous savez ! Pour en revenir au chocolat, le fait que vous en ayez laissé sur votre joue, ça ne vous ressemble pas : vous êtes toujours tiré à quatre épingles, c'est donc un enfant qui vous a embrassé avec sa bouche pleine de chocolat au moment où vous partiez.
  • Impressionnant. Vous êtes psy ?
  • Non. Je passe seulement mes journées dans ce RER à regarder les gens.
  • Toute la journée !
  • Oui.
  • Ce doit être très long.
  • Non, c'est très intéressant, je rencontre des gens de tous les horizons. J'observe, je discute...
  • Et vous consignez tout ça ?
  • Oui, dans ma tête.
  • Et pourquoi ce RER ?
  • Par hasard.
  • Vous en avez essayé d'autre ?
  • Pour l'instant, je ne me lasse pas de celui-ci. Un jour peut-être je changerai.
  • C'est quand même très intrusif !
  • Non, je ne trouve pas.
  • Si quand même !
  • Je ne regarde que ce que les gens me donnent à voir ! Et n'écoute que ce qu'ils me donnent à entendre. J'analyse et recueille ces informations. C'est tout !
  • C'est du voyeurisme! répliquai-je.
  • Monsieur, me dit-il calmement. Vous utilisez Facebook comme tout le monde j'imagine?
  • Euh oui... répondis-je un peu penaud, réalisant où il voulait en venir.
  • Très bien, alors je n'ai rien d'autre à dire, vous m'aurez compris.
Commençant à trouver sympathique cet énergumène qui piquait ma curiosité, j'aspirais à en savoir plus sur lui. Il ne m'en laissa pas le temps.
  • Combien avez vous d'enfants ? demanda-t-il.
  • Deux. Pauline, 9 ans et Alexandre, 5 ans.
  • Vous en avez de la chance!
  • Ça dépend des jours.
  • Ne dîtes pas cela. Les enfants c'est la vie ! Ce sont eux qui vous apprennent à vivre, à rester ancré dans la réalité, à mesurer le bonheur d'être en vie. C'est tellement naturel chez eux la vie ! Moi, je n'ai pas eu cette chance. J'étais entrepreneur, j'ai une immense maison, j'ai beaucoup d'argent. Ma femme rentre tard. Elle ne m'écoute jamais lorsque je lui raconte ce que j'ai vu dans la journée. Ici, je ne me sens jamais seul.
  • En quelque sorte vous êtes comme les vieux à la campagne qui se mettent sur la bord de la route pour regarder les passants, blaguai-je.
Il éclata de rire, puis reprit:
  • Vous savez, on apprend énormément sur soi, sur sa vie, en observant les autres : leurs petits travers, la manière dont ils s'arrangent avec la réalité... En fait, ma famille c'est la petite Léa qui prend ce RER à 8H15 tous les matins pour aller à l'école. Regardez. Ce matin, elle m'avait emmené un dessin. Fatima, trajet de 11h04, que j'ai aidé à quitter son mari violent. Le vieux Léo, qui radote et qui vient faire sa sieste ici après le déjeuner jusqu'au terminus, car sa voisine de palier est nourrice et que les cris des enfants l'empêchent de dormir.
  • Bravo. Je trouve ça admirable dans cette société individualiste dont je fais partie sans conteste. Je m'excuse de vous avoir mal parlé tout à l'heure.
  • Ce n'est rien. J'ai l'habitude vous savez. Mon rêve, ce serait de faire la même chose dans un autre pays, avec une autre culture moins individualiste et fataliste. Ici, les gens font tout le temps la gueule. D'ailleurs le fatalisme est-il né de l'individualisme ou inversement? Toujours la  même question de la poule ou de l'oeuf.
  • Pourquoi vous ne le réalisez pas ?
  • Quoi?
  • Votre rêve. Vous êtes plein aux as, ce n'est pas l'argent qui vous en empêche ? Alors quoi ?
  • La trouille, évidement ! Peut-être me suis-je habitué à mon confort, ma routine ? Lorsqu'on vieillit, vous savez, on apprécie ces choses-là.
  • Est-ce que l'on ne devient pas vieux justement lorsqu'on a un tel discours? La routine, n'est-ce pas justement la nourriture du fatalisme?
  • Vous m'impressionnez ! ironisa-t-il, vous êtes philosophe vous aussi?
Il se mit à rire et son rire me fut communicatif.
  • Vous avez sûrement raison? continua-t-il. Vous voyez, j'ai appris beaucoup de chose aujourd'hui en discutant avec vous. Et vous aussi, je pense. Je crois que vous êtes arrivé, lança-t-il en me montrant à travers la fenêtre la station de La défense.
  • Au revoir. Ce fut un plaisir, dis-je en lui tendant la main.
  • Michel. Plaisir partagé.
  • Moi, c'est Hervé. A demain, peut-être!
Je descendis sur le quai et d'un signe de main le saluai.


Depuis, je n'ai plus revu Michel. Il monte peut-être dans un autre wagon que le mien ou a changé de RER.  J'aime à penser qu'après notre discussion, il s'est décidé. Parfois durant mon trajet, je l'imagine dans un car cahotant sur les routes d'Afrique ou dans un train bondé en Inde et un sourire me vient aux lèvres. Le soir de notre rencontre, je n'ai jamais autant apprécié rentrer chez moi et partager des moments simples avec ma femme et mes enfants. Je ne lis plus dans le RER, je suis devenu un observateur amusé, je dis bonjour et je souris. Les gens autour de moi me trouve changé. Probablement que bientôt, happé par le marasme ambiant, je reprendrai mon masque de froideur et redeviendrai celui que j'ai toujours été. Peut-être ne le recroiserai-je jamais, mais il m'a appris quelque chose: on gagne toujours avec un brin d'humanité.










Le bonbon de Nicolas




A côté de chez nous, vit le tonton de ma Mamie : Tonton Armand, il s'appelle. Sa maison, elle est vieille et toute abîmée et il n'y a pas de salle de bain et de wc à l'intérieur. Maman, elle dit que tout se fait dans le jardin. Et elle dit aussi qu'il ne faut pas être regardant sur la poussière et le ménage.
Le tonton, il a des oreilles immenses ! Je n’en ai jamais vu d’aussi grandes ! Elles commencent du coin de sa mâchoire jusqu'à la hauteur du milieu du front: Il a dû avoir plusieurs vies lui ! Oui, parce que mon copain Mathias m'a dit que plus on avait eu de vies, plus on avait un grand lobe. Le tonton, il a dû se réincarner des centaines de fois ! Mon grand frère, souvent, il dit qu'il a dû être un éléphant d'Afrique et qu'il en a gardé ses immenses pavillons. Et il ajoute toujours sérieusement : " Tu crois qu'il a aussi gardé sa grande trompe ? " Il est bête mon frère de dire ça, mais ça me fait toujours rire. Moi je dis que c'est peut-être un extra-terrestre, et qu'avec ses oreilles, il peut entendre ses compagnons de l'espace, mais personne ne me croit. Des fois, je raconte aussi qu'il a été torturé par les allemands pendant la guerre, qu'ils lui ont trop tiré sur les oreilles !
Dans le jardin, on voit sa maison. Mes parents ont été très inquiets les une ou deux fois où le tonton n'ouvrait pas ses volets. Papa est allé frapper à sa porte pour voir si tout allait bien: il n'avait pas entendu le réveil vu qu'il commence à être sourd comme un pot.
On va souvent lui rendre visite à pied mon grand frère, ma petite sœur, moi et Maman. Il nous donne toujours des bonbons au moment de partir. Il est très gentil. Il parle doucement, avec une voix cassée, comme tous les vieux.
Il n'y a pas longtemps, on est allé chez lui en voiture car maman lui amenait des courses. Comme d'habitude, il a pris un sachet de bonbons durs acidulés dans le placard derrière lui. Vous savez ceux qui sont ovales, vert, jaune ou rouge translucide ! On en a pris chacun un en se léchant les babines et en le remerciant. On était à peine monté dans la voiture que mon frère et ma sœur étaient déjà en train de sucer la gourmandise. Moi, avant de défaire le papier transparent qui le recouvrait, je l'ai porté à mon nez pour le sentir et faire durer le plaisir. Surprise ! J'ai reniflé une odeur suspecte. Très suspecte. Une odeur pes-ti-len-tielle (comme dit ma maîtresse de CM2 quand elle parle des odeurs qui viennent des toilettes de l'école) !
J 'ai dit à ma sœur à l’arrière avec moi :
    - Sens. Il pue ce bonbon!
Elle a fait une grimace de dégoût et a recraché illico celui qu’elle avait dans la bouche.
J’en ai parlé à mon frère assis à la place du mort ( j'aime bien cette expression ! ), qui l'a recraché aussi.
  • C’est bizarre. Jetez les par la fenêtre ! a dit Maman. Comme ce n'est pas toujours très propre chez le tonton, on ne sait jamais...

Au moment où je regardais mon frère et ma sœur tourner péniblement les moulinettes de la R5 pour ouvrir les fenêtres et jeter leurs bonbons pleins de salive à travers la fente, je me suis dit : pauvre idiot !!! Je venais de me rappeler. Ce n’était pas le bonbon ! C’était mes doigts ! Je ne vous dirai pas ce que j’avais gratté avec. Je n’ai rien dit pour ne pas me faire taper par mon grand frère et faire de la peine à ma petite sœur. J'ai fait semblant de jeter le mien et je l'ai glissé en cachette dans ma poche pour le manger plus tard. Depuis, on renifle toujours les bonbons de tonton Armand avant de les avaler mais il n’y a plus de mauvaises surprises!  





Matin chagrin




 Ce matin, elle ne travaillait pas. Elle avait décidé qu'elle allait changer en changeant sa vision de la vie. Que la vie était belle. Elle s'était réveillée avec un autre regard, une autre écoute, une nouvelle attention. La journée était froide et lumineuse. Le soleil d'automne éclairait de sa lumière dorée l'appartement, tandis qu'elle se prélassait dans son bain. Pendue à son fil, une araignée descendit du plafond. Elle se dit que malgré le dicton, rien ne pourrait gâcher sa plénitude.

    Ce matin, elle avait décidé d'oublier l'homme qu'elle aimait, mais qu'elle s'était résignée à quitter parce qu'il ne souhaitait pas s'engager. Elle avait décidé de lui pardonner. Près d'une année s'était écoulée depuis leur séparation, elle voulait aller de l'avant.

   Ce matin, elle prenait son temps. Elle savourait chaque cuillerée de céréales, en écoutant de la musique. Puis, elle s'était mise à danser en riant, sans honte ni retenue, savourant dans son corps le lâcher-prise, sur ' La banane ' de Philippe Katerine, qui pourrait être, de son point de vue, un hymne flamboyant de liberté dans ce monde étriqué de principes.

   Ce matin, elle alluma la radio, pour savourer la victoire d'une femme aux Etats-Unis. Il n'en fut rien.

   Ce matin, le monde allait changer. La plus grande puissance mondiale venait d'élire un mégalomane, narcissique, misogyne et raciste sans considération ni pour l'humain, ni pour la planète. Elle éteignit la radio.

   Ce matin, des hommes avaient laissé la peur parler. Ils avaient laissé ceux qui assassinent les manipuler.

   Ce matin, elle faisait l'amer constat que l'homme ne retient rien de l'histoire, sa peur le fait encore et toujours s'orienter vers l'extrême : il doit trouver un coupable à son malheur.

  Ce matin, elle s'imagina - aux dires de la plupart des gens qu'elle côtoyait ici, à la campagne, voulant "donner une leçon à tous ces politiciens incapables et véreux" - qu'une femme pourrait être élue en France. Ce discours la tuait, l'absurdité de ces propos. Mais à présent, elle prenait conscience que tout était possible.


  Ce matin, le 9 novembre 2016, elle avait froid. Elle retourna se coucher.









La mèche






Certains sont éduqués pour affronter la vie. Et d'autres pas. Jean-Michel, qui observait ce matin dans le miroir son visage devenu ridé et flasque, faisait partie de la seconde catégorie. Choyé par une mère possessive et castratrice, ayant l'autorité absolue sur un père effacé et chétif qu'il avait peu connu – il était mort d'une septicémie, l'année de ses six ans - elle était son monde et le faisait tourner pour lui. Depuis son décès, il y a huit ans, il devait l'affronter seul et cela, pour l'enfant timide et mal dans sa peau qui se terrait dans cette carcasse quinquagénaire, générait quelques angoisses. Les angoisses chez lui, c'était comme les maîtresses pour certains, il n'avait pas envie de les avoir tout le temps dans les pattes, mais il en avait besoin, ainsi, il les choyait et entretenait le lien malgré lui. Finalement, elles comblaient en quelque sorte le vide de son existence. En détaillant son faciès plutôt quelconque, il repensait aux mots que sa mère lui serinait depuis l'enfance : "Vraiment. J't'ai loupé. T'es aussi moche que ton père. Je me demande bien comment j'ai pu l'épouser celui-là. Heureusement, tu as quand même hérité de mes cheveux. Ils sont magnifiques tes cheveux mon chéri. Il faudra en prendre soin" en passant sa main dans la toison brune, souple et soyeuse de l'enfant blessé, qui refoulait alors ses larmes. Ce n'est pas que cette femme était belle, mais elle le croyait fermement. Comme elle était grande et que les gens lui faisait remarquer, elle prenait toujours cela comme gage de beauté, bien qu'elle ne posséda aucune once d'élégance, ni de charme.

Cette fascination pour la tignasse de sa progéniture, avait engendré précocement chez Jean-Michel une obsession du cheveu impeccable : inconsciemment, elle était l'incarnation physique du lien maternel, du cordon ombilical. Etant également la cristallisation du peu d'estime qu'il avait de lui, il en avait toujours pris un soin particulier devenant un expert en shampoings, après shampoings, masques, onguents, baumes, lotions, pommades, levure de bière et utilisateur averti de remèdes de grand-mère à base d'argile verte, d’œufs, de vinaigre, d'huiles de karité, d'amande douce et de ricin, de teinture de cantharide, d'essences de lavande et de romarin.

Il était intarissable sur ce sujet d'un ennui mortel pour une grande majorité de son entourage proche, c'est-à-dire, depuis la disparition de sa mère, son voisin de palier et ses deux collègues de l'imprimerie familiale dans laquelle il travaillait depuis trente quatre ans. Par contre, il partageait cette marotte avec sa patronne, qui exposait sa chevelure cendrée dans un soleil rigide autour de son visage, depuis les années quatre-vingt. Elle gardait le secret sur la préparation qui permettait de garder à l'horizontale, l'oblique et la verticale la trentaine de centimètres de cheveux après le crêpage.

Il aurait pu devenir coiffeur mais glisser ses doigts dans la chevelure d'autrui le dégoûtait. Il aurait pu devenir l'ami d'un coiffeur mais qu'on lui touche les cheveux le rendait irascible. Seule sa mère en avait l'autorisation, par conséquent c'est elle qui lui avait coupé sa toison jusqu'à sa mort.

La suite, ne fut pas un problème car au grand dam de Jean-Michel, le choc du décès maternel fut tel qu'il fut frappé de calvitie, perdant sa belle chevelure en quelques semaines par poignées. Ayant essayé toutes les techniques possibles -citées en amont, en plus d'applications topiques à base de Minoxidil- même les plus improbables : casque antichute acheté au téléachat, pour arrêter l'inévitable carnage pileux, au bord du suicide, il invoqua Sainte-Thérèse- que sa mère priait chaque jour- comme ultime recours. Celle-ci lui accorda une faveur en une mèche de cheveux salvatrice, située juste au dessus de l'oreille gauche. Sa vie ne tenait plus à un fil mais à une mèche. C'est dire s'il s'y accrocha. Il la laissa pousser afin qu'un jour, elle puisse recouvrir son crâne. En attendant, il cacha son désert capillaire par une casquette. Jamais il ne se serait abaissé à porter une chevelure synthétique.

Trouvant l'appartement insupportablement vide depuis la mort de maman, il fit la rencontre de Bergamote sur puceau-pucelle.com. Bergamote n'était pas ce que l'on appelait un canon, mais ses grosses protubérances mammaires, son caractère directif et psycho-rigide étaient rassurants. Le seul moment où il lui tenait tête, c'était quand celle-ci le priait de couper cette odieuse mèche qui pour le moment ne servait pas à grand chose, sinon à l'enlaidir davantage. Une nuit, Bergamote profita du sommeil profond succédant à leurs sauvages ébats pour raser l'immondice, puis s'endormit, le sourire aux lèvres, avec la satisfaction du travail accompli, n'ayant aucunement mesurer l'impact psychologique de cette touffe brune. Au petit matin, une envie pressante réveilla Jean-Michel. Comateux, il urinait mollement lorsqu'il tourna la tête vers le miroir situé au dessus du lavabo. Son sang ne fit qu'un tour. Sa poitrine fut enserrée par une angoisse terrible. Oubliant son activité première, il s'élança vers le miroir, inondant le carrelage, les yeux bien écarquillés : la mèche avait disparu. Haletant, il avança sa main vers son oreille, pour être sûr que ce n'était pas une illusion de son esprit encore endormi. Au contact de la peau nu, un hurlement d'effroi sorti de ses lèvres tremblantes, réveillant tout le voisinage sauf son ex-bien-aimée. Un rasoir, qui contenait encore quelques morceaux du saint graal, avait été posé à côté du robinet. De rage, mû par une force surhumaine, il secoua le lavabo finissant par le décoller du mur. D'un coup sec, il l'arracha. Toujours hors de lui, il voulut se précipiter dans la chambre, mais son pied nu glissa sur son urine et basculant en arrière, il vint éclater la chair de son front sur la cuvette des toilettes. Un sourire posé sur les lèvres depuis la veille, Bergamote finissait paisiblement sa nuit jusqu'à ce qu'un râle inhumain, qui ressemblait vaguement à son prénom la sorte brutalement de son rêve érotique. Tétanisée par la scène qui se présentait à elle, digne d'un Stephen King, elle cria : dans l'embrasure de la porte, son amant se tenait debout, la verge pendante au dessus du pantalon de pyjama baissé sur le haut des cuisses, la tête inondée d'hémoglobine, le lavabo menaçant. Son Mimichou, comme elle l'appelait, avait dans les yeux une expression qui la glaça jusqu'au sang. Elle ne laissait pas de place au doute : Il allait la tuer, c'était évident. Profitant d'un moment d'inattention - tous les gens de l'immeuble réunis derrière la porte tambourinaient et appelaient - elle saisit la lampe de chevet qu'elle lui envoya en pleine tête, sauta en tenue d’Ève hors du lit, se précipita sur la porte d'entrée en hurlant, bouscula les résidents et s'enfuit. Abasourdis, ils se regardèrent, cherchant un volontaire pour entrer. Celui qui fut le plus courageux, retrouva après avoir enjambé un lavabo, Jean-Michel recroquevillé en position de fétus, sur le sol de la salle de bain dans le sang et la pisse, les parties intimes de devant et derrière à l'air, la main placée au dessus de l'oreille, pleurant comme un enfant.

Après cet épisode ubuesque et quatre semaines en psychiatrie, Jean-Michel ressortit ragaillardi de cette aventure: Le psychiatre lui avait conseillé de recourir aux implants. Comment n'y avait-il pas songé plus tôt? Ni une ni deux, il prit rendez-vous dans une clinique privée. Le chirurgien lui expliqua qu'il aurait recours à des implants capillaires artificiels, qu'il vendit comme miraculeux, puisqu'il n'avait plus de cheveux naturels à repiquer dans le cuir chevelu. Trois jours après l'intervention, il reprit le travail. Son patron le vit arriver livide, tenant à peine sur ses jambes.
  • Ça ne va pas Jean-Michel. Vous avez une mine à faire peur?
  • Non. Tout va bien.
  • Vous êtes sûr? Je pense que vous devriez rentrer chez vous, mon gars.
  • Non, tout va bien, peina-t-il à articuler.
  • Vous êtes fiévreux, je vous dis. Regardez! Vous suez à grosses gouttes!
Son patron avança sa main trapue vers son front, pour évaluer sa température. Dans ce geste gauche, il fit tomber la casquette de son ouvrier. Ce qu'il découvrit était à vomir. Des cratères rouges et purulents recouvraient la peau nu du crâne de Jean-Michel. Les mauvaises plaies, suppurantes de liquide jaunâtre sortant à profusion, refoulant une odeur désagréable, lui évoquèrent des volcans de laves. Détournant son regard, il en eut la nausée.
  • Bastien. Tu m'emmènes immédiatement cet énergumène aux urgences.
  • Non! Pas mes implants!
  • Allez! Pas de discussion! Vous êtes au bord de la septicémie!!
  • Mes implants! NONNNNNNNNNN!!
Jean-Michel ne pouvait évoquer ce drame tragique sans avoir les larmes qui lui montaient aux yeux. Le chirurgien n'avait jamais eu de cas semblable et dut raisonner son client. Pour on ne sait quelles raisons, sa peau était intolérante à ce genre d'intervention et le resterait.

 Mais les heures sombres étaient derrière lui. La mèche bénite recouvrait à présent toute la partie supérieure du crâne. Après l'avoir soigneusement peignée, il la rabattit avec un geste expert, puis laqua. S'observant à nouveau dans le miroir, il sourit, son ego étant regonflé. Il était prêt pour son rencart. Son voisin de palier, souhaitant lui présenter sa nièce, lui avait donné rendez-vous à la brasserie d'en bas. En sortant de l'immeuble, il constata que le temps était maussade et regretta de ne pas avoir prit sa casquette, mais l'idée de remonter les cinq étages l'ennuya. Il courut donc les quelques mètres qui le séparait de l'établissement tandis que le vent et la pluie, perfides, décolèrent la mèche qui vint se reposer naturellement sur son épaule. Avec son plus beau sourire, remontant son nœud de cravate, il entra...


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