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LA NON-LEGENDE URBAINE





Des petits rectangles. Des centaines de petits rectangles lumineux posés les uns sur les autres, avec pour chacun un balcon devant. Un minuscule balcon : il faut faire moins de trente-sept de pointure pour en profiter sans avoir une partie des pieds sur la barre de seuil en métal. C'est ce que l'on voit de cette cour. Toute la misère du monde logée dans trois barres d'immeubles autour de cette cour. Et autant de solitudes que d'appartements. Il fait nuit. Les petits rectangles s'animent. C'est comme un jeu. On regretterait presque que les gens ne s'éclairent pas avec des ampoules de différentes couleurs, pour passer d'un tableau bicolore à une représentation de Mondrian. Parfois certains s'éteignent, alors celui d'à côté s'habille d'une lumière pleine : Quelqu'un a changé de pièce ! Peut-être les Rodriguez s'apprêtent-ils à se coucher ? Il reste encore une faible lumière dans l'appartement: madame est dans la salle d'eau. Elle rejoint son mari, et quelques secondes plus tard, l'obscurité. Ils ne feront pas l'amour ce soir, comme tous les soirs depuis bientôt douze ans. Il y a aussi, au troisième du bâtiment B, ces curieuses lumières colorées qui clignotent. C'est l'appartement 308 : Mme Rustan. Atteinte de sénilité, elle croit que c'est Noël tous les jours. Ces enfants n'ont pas eu le cœur à lui enlever le sapin. Et puis l'on voit quelques rectangles avec un halo vacillant. Ce sont ceux qui s'éternisent un peu devant la télévision, dans le noir pour économiser l'électricité : C'est bien la télévision! Cela permet de décompresser, de s'évader, de vivre par procuration des choses extraordinaires, extravagantes ou excitantes, d'oublier un instant que la vie c'est de la merde. Quand Pierre Dupont a passé un bon moment devant Kha-Kha-Lanta, exalté il dit à Jeanine : " Putain, c'est ça la vie! Il faut se battre pour survivre ". Et à elle de répondre : " T'as toujours été un Philostrophe mon chéri, c'est pour ça que je t'aime ". Et puis... les heures s'égrènent. Les rectangles jaune pâle s'effacent peu à peu, jusqu'à épouser totalement l'obscurité et demain matin, l'appartement 407 du bâtiment C ouvrira le bal...

La nuit suivante est douce. Une belle nuit de septembre, avec une légère brise qui pourrait être agréable si elle ne charriait pas les pestilences du local à poubelles, que l'odeur des pétards de deux jeunes traînards peine à couvrir. Le bal a commencé. Levez les yeux ! A partir de l'instant où ils allument, on peut deviner, telles des ombres chinoises, les gestes répétitifs du quotidien -toujours les mêmes à quelques choses près- et contempler à loisir ces instants de vie insignifiants, dans la jouissance du voyeurisme ordinaire, à couvert de leur conscience incapable d'imaginer en cet instant qu'on les observe.

Un immeuble populaire c'est un reflet d'une société. Dans un immeuble du seizième, à cette heure de la nuit, les scènes sont identiques: seul le décor change. Le couple qui dîne sans se parler, l'enfant qui retient son souffle dans le noir, la ménagère qui verse sa larme devant une comédie romantique, l'adolescent qui pratique l'onanisme, l' homme qui violente sa femme, la toute jeune mère qui regarde son bébé dormir... A la différence qu'il n'y a pas d'appartements transformés en ateliers de confection clandestins où des chinoises s'épuisent les yeux jusqu'au milieu de la nuit pour un salaire de misère qu'elles enverront au pays.

Et puis quand ces lumières s'éteignent, le temps est suspendu. On aimerait sonder leurs rêves. Sont-ils meilleurs que leurs vies ?

Les jours passent et le manège des nuits reste le même : une symphonie lumineuse. A quelques minutes près, on pourrait mentalement orchestrer ce ballet de lumières. Cette nuit-là : une anomalie. L'appartement 603 du bâtiment A. Une clarté tremblotante jusqu'au matin, inhabituelle. Le locataire a dû s'endormir devant les programmes pour adultes. La porte est ouverte sur le balcon. Un setter irlandais vient y prendre l'air, de temps en temps, quelques secondes avant de rentrer.

            11 nuits. 603 continue ces agressions nocturnes. Il y a déjà son chien qui ne cesse d'aboyer, et puis ses intrusions luminescentes empêchant le tableau noir. Peut-être un chômeur de plus. Dans la cour, dansent trois points incandescents: des cigarettes. Au bout des cigarettes, les mains de Kader, Sébastien et Fatou qui reviennent de boîte. 
-C'est relou c't'odeur de poubelle dans cette cour, lance Fatou. 
- Moins relou que l'odeur qu'on a à l'appart! Renchérit Kader. C'est horrible ! Regarde ! Une partie de l'immeuble a les fenêtres ouvertes même si i'caille. Ma daronne elle a appelé le plombier, j'espère qu'i'va s'manier l'cul. 
- Nous on n'a pas d'odeur dans not' bâtiment, intervient calmement Sébastien en tirant sur sa cloppe.
- Ben vous avez d'la chance. C'est à vomir. Du coup on est infesté de mouches. Ca les attire. 

Une semaine. Le setter irlandais s'est tu. Ce soir, il s'est endormi sur la balcon après avoir gémi un moment. Son maître est toujours devant la télévision. Il y passera la nuit.

L'automne emmène avec lui ses feuilles ambrées et ses nuits pluvieuses prématurées. Le ballet est donc avancé de quelques minutes mais reste quasi-immuable. Puis, l'hiver pointe son nez. Le tableau bicolore commence à s'animer en fin d'après-midi. 603 reste continuellement devant son poste. Bien que la porte sur le balcon soit ouverte, le setter irlandais ne sort plus. Noël arrive et dans certains appartements les lumières clignotantes et colorées accompagnent celles de Mme Rustan. Une nuit, l'appartement 603 est plongé dans la pénombre. Il y restera toutes les nuits suivantes.

Et le temps passe comme l'éclair: une année, puis deux, puis trois. Toujours le même tableau, sans les guirlandes lumineuses de Madame Rustan qui est partie en maison de retraite. Dans la cour, Mme Jourdain s'étonne de voir Mme Schliessman en pleurs: 
-         Mais enfin, dîtes-moi ce qu'il y a ! Ca fait du bien de parler vous verrez. Confiez-vous à votre vieille amie.  
-         Un ... Un décès ... Dans l'immeuble... C'est terrible. 
-         A bon ! Qui est-ce ? 
-         Un voisin de palier. L'appartement 603.
-         Oh. Vous le connaissiez bien?
-         Non... Mais... Je suis sous le choc. On vient tout juste de découvrir son cadavre ! Ce corps mort est resté trois ans dans cet appartement!
-         Quelle horreur!
-         Dans quel monde vit-on ! Un tel degré de solitude et d'isolement parmi les centaines de gens qui habitent ici... C'est inconcevable. Les services sociaux viennent tout juste de donner l'alerte suite aux innombrables courriers de non-paiement restés sans réponse. Je ne connaissais même pas son nom ni son visage... Son chien était mort à ses pieds. Il a préféré mourir de faim que de toucher à son maître. 

Comme vous pouvez l'imaginer, cette annonce ébranla les habitants et perturba légèrement leurs habitudes. Et puis la symphonie lumineuse reprit, on oublia le locataire de l'appartement. On parlera quelquefois de sa mort comme d'une anecdote tout au plus...

Des petits rectangles. Des centaines de petits rectangles lumineux posés les uns sur les autres...









LA MECHE





Certains sont éduqués pour affronter la vie. Et d'autres pas. Jean-Michel, qui observait ce matin dans le miroir son visage devenu ridé et flasque, faisait partie de la seconde catégorie. Choyé par une mère possessive et castratrice, ayant l'autorité absolue sur un père effacé et chétif qu'il avait peu connu – il était mort d'une septicémie, l'année de ses six ans - elle était son monde et le faisait tourner pour lui. Depuis son décès, il y a huit ans, il devait l'affronter seul et cela, pour l'enfant timide et mal dans sa peau qui se terrait dans cette carcasse quinquagénaire, générait quelques angoisses. Les angoisses chez lui, c'était comme les maîtresses pour certains, il n'avait pas envie de les avoir tout le temps dans les pattes, mais il en avait besoin, ainsi, il les choyait et entretenait le lien malgré lui. Elles comblaient en quelque sorte le vide de son existence. En détaillant son faciès plutôt quelconque, il repensait aux mots que sa mère lui serinait enfant : "Vraiment. J't'ai loupé. T'es aussi moche que ton père. Je m'demande bien comment j'ai pu l'épouser celui-là. Heureusement, tu as hérité de mes cheveux. Ils sont magnifiques tes cheveux mon chéri. Il faudra en prendre soin" en passant sa main dans la toison brune, souple et soyeuse de son fils blessé, qui refoulait alors ses larmes. Ce n'est pas que cette femme était belle, mais elle le croyait fermement. Comme elle était grande avec de longs cheveux bouclés et que les gens lui faisait souvent remarquer, elle prenait cela comme gage de beauté, bien qu'elle ne posséda aucune once d'élégance, ni de charme.

Cette fascination pour la tignasse de sa progéniture, avait engendré précocement chez Jean-Michel une obsession du cheveu impeccable : inconsciemment, elle était l'incarnation physique du lien maternel, du cordon ombilical. Etant également la cristallisation du peu d'estime qu'il avait de lui, il en avait toujours pris un soin particulier, devenant un expert en shampoings, après shampoings, masques, onguents, baumes, lotions, pommades, levure de bière et utilisateur averti de remèdes de grand-mère à base d'argile verte, d’œufs, de vinaigre, d'huiles de karité, d'amande douce et de ricin, de teinture de cantharide, d'essences de lavande et de romarin. 

Il était intarissable sur ce sujet d'un ennui mortel pour une grande majorité de son entourage proche, c'est-à-dire, depuis la disparition de sa mère, son voisin de palier et ses deux collègues de l'imprimerie familiale dans laquelle il travaillait depuis trente quatre ans. Par contre, il partageait cette marotte avec sa patronne qui exposait sa chevelure cendrée dans un soleil rigide autour de son visage depuis les années quatre-vingt. Elle gardait le secret sur la préparation qui permettait de garder à l'horizontale, l'oblique et la verticale la trentaine de centimètres de cheveux après le crêpage. 

Il aurait pu devenir coiffeur mais glisser ses doigts dans la chevelure d'autrui le dégoûtait. Il aurait pu devenir l'ami d'un coiffeur mais qu'on lui touche les cheveux le rendait irascible. Seule sa mère en avait l'autorisation, par conséquent c'est elle qui lui avait coupé sa toison jusqu'à sa mort.

La suite, ne fut pas un problème car au grand dam de Jean-Michel, le choc du décès maternel fut tel qu'il fut frappé de calvitie, perdant sa belle chevelure en quelques semaines par poignées. Ayant essayé toutes les techniques possibles -citées en amont, en plus d'applications topiques à base de Minoxidil - même les plus improbables : casque antichute acheté au téléachat, pour arrêter l'inévitable carnage pileux, au bord du suicide, il invoqua Sainte-Thérèse - que sa mère priait chaque jour- comme ultime recours. Celle-ci lui accorda une faveur en une mèche salvatrice, située juste au dessus de l'oreille gauche. Sa vie ne tenait plus à un fil mais à une mèche. C'est dire s'il s'y accrocha. Il la laissa pousser afin qu'un jour elle puisse recouvrir son crâne. En attendant, il cacha son désert capillaire par une casquette. Jamais il ne se serait abaissé à porter une chevelure synthétique.

        Trouvant l'appartement insupportablement vide depuis la mort de maman, il fit la rencontre de Bergamote sur puceau-pucelle.com. Bergamote n'était pas ce que l'on appelait un canon, mais ses grosses protubérances mammaires et son caractère directif et psychorigide étaient rassurants. Le seul moment où il lui tenait tête, c'était quand celle-ci le priait de couper cette odieuse mèche qui pour le moment ne servait pas à grand chose, sinon à l'enlaidir davantage. Une nuit, Bergamote profita du sommeil profond succédant à leurs sauvages ébats pour raser l'immondice, puis s'endormit, le sourire aux lèvres, avec la satisfaction du travail accompli, n'ayant aucunement mesuré l'impact psychologique de cette touffe brune. Au petit matin, une envie pressante réveilla Jean-Michel. Comateux, il urinait mollement lorsqu'il tourna la tête vers le miroir situé au dessus du lavabo. Son sang ne fit qu'un tour. Sa poitrine fut enserrée par une angoisse terrible. Oubliant son activité première, il s'élança vers le miroir en inondant le carrelage, les yeux bien écarquillés : la mèche avait disparu! Haletant, il avança sa main vers son oreille, pour être sûr que ce n'était pas une illusion de son esprit encore endormi. Au contact de la peau nu, un hurlement d'effroi sorti de ses lèvres tremblantes, réveillant tout le voisinage sauf son ex-bien-aimée. Un rasoir, qui contenait encore quelques morceaux du saint graal, avait été posé à côté du robinet. De rage, mû par une force surhumaine, il secoua le lavabo finissant par le décoller du mur. D'un coup sec, il l'arracha. Toujours hors de lui, il voulut se précipiter dans la chambre, mais son pied nu glissa sur la flaque d'urine et basculant en arrière, il vint éclater la chair de son front sur la cuvette des toilettes. Un sourire posé sur les lèvres depuis la veille, Bergamote finissait paisiblement sa nuit jusqu'à ce qu'un râle inhumain qui ressemblait vaguement à son prénom la sorte brutalement de son rêve érotique. Tétanisée par la scène qui se présentait à elle- digne d'un Stephen King - elle cria : dans l'embrasure de la porte, son amant se tenait debout, la verge pendante au-dessus du pantalon de pyjama baissé sur le haut des cuisses, la tête inondée d'hémoglobine, le lavabo menaçant. Son Mimichou, comme elle l'appelait, avait dans les yeux une expression qui la glaça jusqu'au sang. Elle ne laissait pas de place au doute : Il allait la tuer, c'était évident. Profitant d'un moment d'inattention - tous les gens de l'immeuble réunis derrière la porte tambourinaient et appelaient - elle saisit la lampe de chevet qu'elle lui envoya en pleine tête, sauta en tenue d’Ève hors du lit, se précipita sur la porte d'entrée en hurlant, bouscula les résidents et s'enfuit. Abasourdis, ils se regardèrent, cherchant un volontaire pour entrer. Celui qui fut le plus courageux, retrouva après avoir enjambé un lavabo, Jean-Michel recroquevillé en position de fétus, sur le sol de la salle de bain dans le sang et la pisse, les parties intimes de devant et derrière à l'air, la main placée au dessus de l'oreille, pleurant comme un enfant.

Après cet épisode ubuesque et quatre semaines en psychiatrie, Jean-Michel ressortit ragaillardi de cette aventure: Le psychiatre lui avait conseillé de recourir aux implants capillaires. Comment n'y avait-il pas songé plus tôt?! Ni une ni deux, il prit rendez-vous dans une clinique privée. Le chirurgien lui expliqua qu'il aurait recours à des implants artificiels, qu'il vendit comme miraculeux, puisqu'il n'avait plus de cheveux naturels à repiquer. Trois jours après l'intervention, il reprit le travail. Il ne put échapper à l'œil avisé de son patron.
-         Ça ne va pas Jean-Michel? Vous avez une mine à faire peur?
-         Non. Tout va bien.
-         Vous êtes sûr? Je pense que vous devriez rentrer chez vous, mon gars.
-         Non, je vous assure que tout va bien, peina-t-il à articuler.
-         Vous êtes fiévreux, je vous dis. Regardez! Vous suez à grosses gouttes!
Afin d'évaluer la température de son employé, il avança sa main trapue vers son front. Dans ce geste gauche, il fit tomber la casquette qui recouvrait le crâne fraichement semé. Ce qu'il découvrit était à vomir. Des cratères rouges et purulents recouvraient la peau nue. Les mauvaises plaies, suppurantes d'un liquide jaunâtre sortant à profusion et refoulant une odeur désagréable, lui évoquèrent des volcans de laves. Un haut-le-cœur lui fit détourner le regard.
-         Bastien. Tu m'emmènes immédiatement cet énergumène aux urgences.
-         Non! Pas mes implants!!
-         Allez! Pas de discussion! Vous êtes au bord de la septicémie!!
-         Mes implants! NONNNNNNNNNN!!!
Jean-Michel ne pouvait évoquer ce drame tragique sans avoir les larmes aux yeux. Le chirurgien n'avait jamais eu de cas semblable et dut raisonner son client. Pour on ne sait quelles raisons, sa peau était intolérante à ce genre d'intervention et le resterait.

            Mais les heures sombres étaient derrière lui. La mèche bénite avait à présent assez de longueur pour recouvrir toute la partie supérieure du crâne. Après l'avoir soigneusement peignée, il la rabattit dans un geste expert, puis laqua. En s'observant à nouveau dans le miroir, l'ego regonflé, il sourit : il était prêt pour son rencart. Son voisin de palier, souhaitant lui présenter sa nièce, lui avait donné rendez-vous à la brasserie d'en bas. En sortant de l'immeuble, il constata que le temps était maussade et regretta de ne pas avoir prit sa casquette, mais l'idée de remonter les cinq étages l'ennuya. Il courut donc les quelques mètres qui le séparait de l'établissement tandis que le vent et la pluie, perfides, décolèrent la mèche qui vint se reposer naturellement sur son épaule. Avec son plus beau sourire, après avoir resserré son nœud de cravate, il entra...













LA MAUVAISE HERBE





       Il commençait à suffoquer. Combien de temps lui restait-il? Il ne le savait. Quelques heures, quelques minutes… il espérait le moins de temps possible. Son corps allait chercher de plus en plus loin sa respiration, sollicitant de plus en plus son diaphragme, mobilisant ses côtes cassées qui le faisaient atrocement souffrir. L’angoisse montait en vagues nauséeuses. A son âge avancé, il s’était toujours demandé de quelle manière il quitterait ce monde. Aurait-il pu imaginer que ce serait dans des conditions si terrifiantes? Car il le savait, il était à la merci d'une trop lente agonie. Une boule vint se nicher dans sa gorge: lui avait vécu une bonne partie de sa vie, mais ses étudiants qu’il savait à côté…

         Il ferma les yeux, ce qui pourrait paraître absurde dans sa condition - il était dans le noir- mais cela l’aidait à se concentrer, à tenter de se calmer, à résorber sa colère et accepter son sort afin de mourir plus sereinement. Comment le monde était-il devenu ce qu’il était? Pourquoi certains hommes portent-ils au fond d’eux-mêmes autant de cruauté? 

        « Ils » s’étaient immiscés telle la gangrène, pourrissant le cerveau des plus faibles, les manipulant, utilisant les dogmes, le chômage, les catastrophes économiques et écologiques engendrant des migrations massives, leur peur profonde de cet avenir de plus en plus incertain. « Ils » avaient promis monts et merveilles afin d'accéder légalement au pouvoir, sous le masque de l'espoir, et d'asseoir leur autorité suprême. Puis, petit à petit, « ils» avaient instauré un régime totalitaire, au grand étonnement de chacun, abolissant une à une les libertés individuelles. Certains se réveillèrent mais il était trop tard. Le mal était dans la place, disséminant son odeur putride de chaos, l'armée écrasant, comme une mouche, tout départ de rébellion. 

      Lui, avait résisté. Au moment où s'était produit le pire. Au moment de la ghettoïsation. Au moment où l'on enlevait au peuple l'essence même de la vie : la nature. 

       « Ils » avaient créé l'enfer, enfermant la populace dans des villes dénaturées, privées du moindre représentant de la flore. « Ils » avaient arraché les arbres et brûlé jusqu'à la dernière mauvaise herbe. « Ils » avaient interdit le jardinage et la culture des plantes, sous peine de mort. « Eux » s'étaient installés à la campagne sous des coupoles artificielles contenant une atmosphère propice à l'épanouissement de la nature, se nourrissant délectablement de fruits et légumes aux yeux d'un peuple aux abois.

        Botaniste de renom, il avait été de ceux qui avaient alerté l'opinion sur les catastrophes environnementales à venir, menant des recherches afin de créer des graines résistantes aux conditions atmosphériques et au manque d'eau. Les terres devenaient arides, l'air de plus en plus chaud et sec. L'eau était rationnée. Le monde avait changé et les cultures de masse abandonnées. La nourriture avait été remplacée par des pilules nutritives insipides. Ses graines permettaient à ceux qui le souhaitaient de faire de la culture individuelle sur un lopin de terre ou dans des jardinières sur les terrasses: un petit goût d'espoir sur cette planète hostile. Lorsqu'« ils » étaient arrivés au pouvoir et lui avaient demandé de travailler pour eux, il avait refusé, se condamnant à être du côté des infortunés. 

      A l'annonce de l'abolition du lien à la nature, ce furent les étudiants qui ripostèrent les premiers, la jeunesse étant souvent le premier terreau de la révolution. En référence à un soulèvement étudiant datant d'un peu plus d'un siècle, ils se battaient dans les rues en scandant :

« Combattons le noir sous les pavés! ». 

Le noir, suggérant la terre non fertilisée. « Ils » répondaient à cela par une propagande aux gros titres:

« IL FAUT ANEANTIR LA MAUVAISE HERBE! ».

      Il ne tarda pas à rejoindre le mouvement et, avec certains confrères, organisa la résistance. D'un bâtiment désaffecté, ils firent un laboratoire clandestin où ils constituèrent une réserve botanique, avec des arbres, des plantes, des semis, des graines, volés au péril de leurs vies. Il y continuait ses recherches et transmettait son savoir.

      Puis, « Ils » l'avaient pris. « Ils » avaient découvert son éden verdoyant, qu'ils détruisirent joyeusement sous ses yeux aux lance-flammes. Il « les » avait supplié de ne pas emmener ses étudiants, se positionnant en seul coupable. En vain. Peut-on exiger du mal une part de clémence? 

      Dans son trou, il se mit à pleurer, gagné par le désespoir et la culpabilité. Tout ça n'avait servi à rien. Une goutte d'eau dans l'océan. De jeunes vies sacrifiées pour une goutte d'eau dans l'océan. 

      « Ils » l'avaient torturé. Plusieurs jours. Grâce au mélange de plantes qu'il avait concocté pour lui et ses étudiants en cas d'arrestation, qu'il avait réussi à cacher dans sa geôle et à prendre à chaque fois qu'on l'emmenait pour une petite séance, et qui rendait la douleur non pas moins insupportable mais moins intolérable, il n'avait dénoncé personne. 

      « Ils » l'avaient placé dans un sarcophage de bois, dans lequel il tenait à peine. Il connaissait le sort réservé aux dissidents. Les pavés de la plus grande place de la ville avaient été descellés maintes et maintes fois pour pouvoir creuser les trous accueillants ces horribles coffres. Puis une fois replacés, les pavés pouvaient à nouveau être foulés par les passants obligés par ces monstres à être témoin des lentes agonies. Une dernière perversion imaginée par ces fous, comme un pied de nez au slogan de la résistance. 

Il n'avait pas tenté de se révolter, ni de crier. Cela n’aurait servi à rien, et puis en avait-il la force? Soudain, une image s'ancra dans sa mémoire. Un trou. Avant qu' « ils » ne le recouvrent de terre, il avait aperçu un trou dans le couvercle, à peine plus large que le bout de son petit doigt. A tâtons, il se mit à sa recherche. Il devait être à peu près à la hauteur de son front. Il y était ! Amer constatation : son petit doigt ne rentrait pas. Mais le bois semblait tendre. Il entreprit de l’élargir. De ses ongles, il gratta frénétiquement le pourtour, ignorant les échardes qui s’infiltraient entre la peau et la kératine. Qu’étaient pour lui ces quelques piqûres face à son corps meurtri de douleur. Il devait réussir. Tenir et réussir. Un infime espoir. Après quelques minutes qui lui parurent une éternité, les ongles ensanglantés, il parvint enfin à y glisser son doigt. L'air se raréfiait, mais son esprit ne pensait qu’à une chose. Avec la difficulté à se mouvoir dans cet espace étroit, serrant les dents face à la souffrance, il essaya de faufiler son bras le long de son corps. Il finit par atteindre sa poche, y trouvant le sachet. Ironiquement « ils » lui avaient laissé le reprendre avant de l’enfermer dans son tombeau. Par une distorsion du bras, qui le fit hurler de douleur, il parvint à l'amener au plus près de son visage. C’est là que tout se jouait. L’erreur n'était pas permise. Il ouvrit le sachet et y chercha celle qui représentait son dernier acte de résistance, l’ultime espoir. Une graine. Une graine d'adventice. Une graine de mauvaise herbe. Il la saisit entre ses doigts et la serra de toutes ses forces. S'il la laissait choir, tout serait perdu. Jamais il ne la retrouverait dans cette nuit opaque. Il tremblait. Il prit une longue inspiration. De sa main gauche, il chercha le trou et laissa son doigt à l'intérieur comme repère. Précautionneusement, il avança l'autre main et parvint à y glisser la graine en la poussant dans la terre. Il avait réussi! Il savait qu’elle était résistante, qu’elle allait s’épanouir, chercher la lumière, glisser son bras de verdure entre les pavés, faire enrager les abrutis et redonner l’espoir. La nature est plus forte que l'homme.

Il sourit.








LE PHILOSOPHE DU RER






Avant de me perdre dans les méandres ultra-pointus de "La finance" par Rudolf  Schreiber, je jetai un rapide coup d’œil autour de moi. Je constatai qu'il était là, dans mon wagon. Depuis quelques jours, il était toujours là. Plusieurs mois déjà  que je l'avais remarqué, traînant sur le quai. Plus de dix ans que je faisais ce trajet chaque matin et chaque soir aux mêmes heures, j'avais repéré quelques habitués. Mais pas tant que ça finalement. Je n'avais jamais vraiment cherché à savoir si je croisais les mêmes personnes, pourtant c'était une évidence. Lui était  remarquable dans son jogging en coton gris, avec son allure de clochard sexagénaire, parmi tous ces cols blancs. Son rituel consistait à choisir une personne différente à chaque trajet et à entamer une conversation. S'il venait s'installer à côté de moi, je ne lui parlerais pas : c'était le seul moment de la journée où je pouvais être tranquille, sans patron, sans collègues, sans femme ni enfants. Le RER s'approchait de la troisième station. J'étais impatient. Elle allait monter, cette mystérieuse inconnue dont je détaillais les interminables jambes magnifiquement galbées. Elle choisissait toujours le même wagon, alors j'avais décidé que ce serait le mien, pour avoir le plaisir de la regarder. En hiver, ce que j'aimais par dessus tout, c'était lorsqu'elle mettait ses bottes de cuir à talons hauts qui serraient ses fines chevilles et ses jolis petits mollets. Ce jour-là, elle était en pantalon large. Immense désappointement.

-         Bonjour. Déçu hein ? me dit l'inconnu au jogging gris en me désignant de la tête la jeune femme en pantalon.

L'espace d'un instant l'angoisse me saisit. Cet incongru bonhomme était-il télépathe? L'air renfrogné, je me replongeai dans ma bible.

-         J'ai remarqué que chaque matin vous ne sortez le nez de votre bouquin que pour regarder ses jambes, enchaîna-t-il, souriant, en s'asseyant à mes côtés.

De quoi se mêlait-il celui-là ! Impassible, je continuai ma lecture.

-         C'est intéressant votre livre ?
-         Oui ! Et j'aimerais, si cela ne vous dérange pas, pouvoir être tranquille pour l'étudier. Il demande une certaine concentration, aboyai-je d'un ton ferme qui ne laissait place à aucune réplique.

Loin d'être surpris par la brutalité de ma réponse, il sourit et se tut. Alors seul le bruit de la rame prenant de la vitesse vint chatouiller mes oreilles. Satisfait, je me replongeai dans ma lecture. Lorsque le RER s'arrêta à une énième station, et avala le flux bruyant des voyageurs, il posa sa main sur mon bras:

-         Pardonnez-moi mais je doute que votre livre sur la finance soit plus intéressant que ça.
-         Ça quoi ?! Eructai-je.
-         Ça ! Les gens ! La matière humaine ! C'est autrement passionnant ! S'exalta-t-il.

D'un air blasé, je l'ignorai.

-         Regardez cet homme. Sa femme l'a quitté.

J'observai malgré moi l'homme en question qui ne laissait rien transparaître.

-         Ah bon ? Il vous l'a dit ?
-         Non. Je ne lui ai jamais parlé.
-         Comment le savez-vous alors ?
-         Il y a des signes qui ne trompent pas.
-         Et quels genres de signes ? Demandai-je après avoir moi-même essayé d'en trouver en vain.
-         Il se néglige de plus en plus. Et puis, tous les jours, il faisait tourner son alliance autour de son annulaire en le regardant d'un air triste. Il ne l'a plus. Et elle, regarder ! La femme aux ballerines rouges. Elle est au téléphone avec son amant. Il habite à Montmartre. Je peux même vous donner son adresse exacte. Ils se voient tous les mardi et jeudi de dix-sept à dix-huit heures trente.

Je dois avouer que j'étais assez impressionné par son talent d'observateur.

-         Et moi ? demandai-je.
-         Vous, vous êtes, sans vous vexer, quelqu'un d'assez rigide. La façon dont vous vous asseyez le dos bien droit et la manière dont vous maintenez votre livre d'une seule main à hauteur de vos yeux est assez criante.
-         Oui bon. Constatation facile.
-         Vous avez des enfants.
-         Là, vous aviez une chance sur deux de vous tromper.
-         Un matin, vous aviez un peu de pâte à tartiner sur la joue. Comme vous n'êtes pas du genre à manger ça ...
-         Et pourquoi donc ? M'indignai-je ironiquement, attendant une explication probante
-         Parce que vous avez la tête dans le guidon. Ça se voit tout de suite. Manger, pour vous, est une nécessité pas un plaisir. Je suis sûr que le matin vous n'avalez qu'un café sur le pouce. Ou peut-être même rien...

J'acquiesçai stupéfait.

-         ... Le seul moment où vous pourriez être libre de vous évader, c'est à dire dans ce RER, vous le passez à lire des revues ou des livres concernant votre travail. L'occupation des gens dans les transports, ça en dit beaucoup sur leur personnalité vous savez ! Pour en revenir au chocolat, le fait que vous en ayez laissé sur votre joue, ça ne vous ressemble pas : vous êtes toujours tiré à quatre épingles, c'est donc un enfant qui vous a embrassé avec sa bouche pleine de chocolat au moment où vous partiez.
-         Impressionnant. Vous êtes psy ?
-         Non. Je passe seulement mes journées dans ce RER à regarder les gens.
-         Toute la journée !
-         Oui.
-         Ce doit être très long.
-         Non, c'est très intéressant. Je rencontre des gens de tous les horizons. J'observe, je discute...
-         Et vous consignez tout ça ?
-         Oui, dans ma tête.
-         Et pourquoi ce RER ?
-         Par hasard.
-         Vous en avez essayé d'autres ?
-         Pour l'instant, je ne me lasse pas de celui-ci…
-         C'est quand même très intrusif !
-         Non, je ne trouve pas.
-         Si quand même !
-         Je ne regarde que ce que les gens me donnent à voir ! Et n'écoute que ce qu'ils me donnent à entendre. J'analyse et recueille ces informations. C'est tout !
-         C'est du voyeurisme! répliquai-je.
-         Monsieur, me dit-il calmement. Vous utilisez les réseaux sociaux comme tout le monde j'imagine?
-         Euh oui... répondis-je un peu penaud, réalisant où il voulait en venir.
-         Très bien, alors je n'ai rien d'autre à dire, vous m'aurez compris.

Commençant à trouver sympathique cet énergumène qui piquait ma curiosité, j'aspirais à en savoir plus sur lui. Il ne m'en laissa pas le temps.

-         Combien avez-vous d'enfants ? demanda-t-il.
-         Deux. Pauline, 9 ans et Alexandre, 5 ans.
-         Vous en avez de la chance!
-         Ça dépend des jours.
-         Ne dîtes pas cela. Les enfants c'est la vie ! Ce sont eux qui vous apprennent à vivre, à rester ancré dans la réalité, à mesurer le bonheur d'être en vie. C'est tellement naturel chez eux la vie ! Moi, je n'ai pas eu cette chance. J'étais entrepreneur… Mon temps, je l’ai toujours consacré au travail. A présent, je possède une immense maison et  beaucoup d'argent. Et je me sens très seul… Ma femme rentre tard. Elle ne m'écoute jamais lorsque je lui raconte ce que j'ai vu dans la journée. Ici, je ne me sens jamais seul.
-         En quelque sorte vous êtes comme les vieux à la campagne qui se mettent sur la bord de la route pour regarder les passants, blaguai-je.

Il éclata de rire, puis reprit:

-         Vous savez, on apprend énormément sur soi, sur sa vie, en observant les autres : leurs petits travers, la manière dont ils s'arrangent avec la réalité... En fait, ma famille c'est la petite Léa qui prend ce RER à 8H15 tous les matins pour aller à l'école. Regardez. Ce matin, elle m'avait emmené un dessin. Fatima, trajet de 11h04, que j'ai aidé à quitter son mari violent. Le vieux Léo, qui radote et qui vient faire sa sieste ici après le déjeuner jusqu'au terminus, car sa voisine de palier est nourrice et que les cris des enfants l'empêchent de dormir.
-         Bravo. Je trouve ça admirable dans cette société individualiste dont je fais partie sans conteste. Je m'excuse de vous avoir mal parlé tout à l'heure.
-         Ce n'est rien. J'ai l'habitude vous savez. Mon rêve, ce serait de faire la même chose dans un autre  pays, avec une autre culture moins individualiste et fataliste. Ici, les gens font tout le temps la gueule. D'ailleurs le fatalisme est-il né de l'individualisme ou inversement? Toujours la même question de la poule ou de l'œuf.
-         Pourquoi vous ne le réalisez pas ?
-         Quoi?
-         Votre rêve. Vous êtes plein aux as, ce n'est pas l'argent qui vous en empêche ? Alors quoi ?
-         La trouille, évidement.  Peut-être me suis-je habitué à mon confort, ma routine ? Lorsqu'on vieillit, vous savez, on apprécie ces choses-là.
-         Est-ce que l'on ne devient pas vieux justement lorsqu'on a un tel discours? La routine, n'est-ce pas justement la nourriture du fatalisme?
-         Vous m'impressionnez ! Ironisa-t-il, vous êtes philosophe vous aussi?

Il se mit à rire et son rire me fut communicatif.

-         Vous avez sûrement raison? continua-t-il. Vous voyez, j'ai appris beaucoup de choses aujourd'hui en discutant avec vous. Et vous aussi, je pense. Je crois que vous êtes arrivé, lança-t-il en me montrant à travers la fenêtre la station de La défense.
-         Au revoir. Ce fut un plaisir, dis-je en lui tendant la main.
-         Michel. Plaisir partagé.
-         Moi, c'est Hervé. A demain, peut-être!

Je descendis sur le quai et d'un signe de main le saluai.

Je n'ai plus revu Michel. Peut-être  a-t-il changé de RER ?  J'aime à penser qu'après notre discussion, il s'est décidé. Parfois pendant mon trajet, je l'imagine dans un car cahotant sur les routes d'Afrique  ou dans un train bondé en Inde et un sourire me vient aux lèvres. Le soir de notre rencontre, je n'ai jamais autant apprécié rentrer chez moi et partager des moments simples avec ma femme et mes enfants. Je ne lis plus dans le RER.  Je suis devenu un observateur amusé, je dis bonjour et je souris. Les gens autour de moi me trouvent changé. Probablement que bientôt, happé par le marasme ambiant, je reprendrai mon masque de froideur et redeviendrai celui que j'ai toujours été. Peut-être ne le recroiserai-je jamais, mais il m'a appris quelque chose: on gagne toujours avec un brin d'humanité.






MATIN CHAGRIN




  Ce matin, elle ne travaillait pas. Elle avait décidé qu'elle allait changer en changeant sa vision de la vie. Que la vie était belle. Elle s'était réveillée avec un autre regard, une autre écoute, une nouvelle attention. La journée était froide et lumineuse. Le soleil d'automne éclairait de sa lumière dorée l'appartement, tandis qu'elle se prélassait dans son bain. Pendue à son fil, une araignée descendit du plafond. Elle se dit que malgré le dicton, rien ne pourrait gâcher sa plénitude.

    Ce matin, elle avait décidé d'oublier l'homme qu'elle aimait, mais qu'elle s'était résignée à quitter parce qu'il ne souhaitait pas s'engager. Elle avait décidé de lui pardonner. Près d'une année s'était écoulée depuis leur séparation, elle voulait aller de l'avant.

   Ce matin, elle prenait son temps. Elle savourait chaque cuillerée de céréales, en écoutant de la musique. Puis, elle s'était mise à danser en riant, sans honte ni retenue, savourant dans son corps le lâcher-prise, sur ' La banane ' de Philippe Katerine, qui pourrait être, de son point de vue, un hymne flamboyant de liberté dans ce monde étriqué de principes.

   Ce matin, elle alluma la radio, pour savourer la victoire d'une femme aux Etats-Unis. Il n'en fut rien.

   Ce matin, le monde allait changer. La plus grande puissance mondiale venait d'élire un mégalomane, narcissique, misogyne et raciste sans considération ni pour l'humain, ni pour la planète. Elle éteignit la radio.

   Ce matin, des hommes avaient laissé la peur parler. Ils avaient laissé ceux qui assassinent les manipuler.

   Ce matin, elle faisait l'amer constat que l'homme ne retient rien de l'histoire, sa peur le fait encore et toujours s'orienter vers l'extrême : il doit trouver un coupable à son malheur.

  Ce matin, elle s'imagina - aux dires de la plupart des gens qu'elle côtoyait ici, à la campagne, voulant "donner une leçon à tous ces politiciens incapables et véreux" - qu'une femme d'un parti de l'extrême pourrait être élue en France. Ce discours la tuait, l'absurdité de ces propos. Mais à présent, elle prenait conscience que tout était possible.

  Ce matin, le 9 novembre 2016, elle avait froid. Elle retourna se coucher.






























 

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