Roman : 'La Follia'

Je travaille actuellement sur mon premier roman, intitulé 'la Follia'. Il a pour cadre une île bretonne fictive Maenkhoz inspirée des îles d'Arz et de Bréhat. Y évoluent trois personnages principaux en quête de sens: une jeune fille de dix-sept ans et sa grand-mère qui viennent passer leur été 1993 dans la maison familiale et leur voisin: un homme étrange qui fuit un lourd secret.





Comme chaque été, Alix se retrouvait sur ce bateau, accoudée à la balustrade, le visage fouetté par le vent breton chargé d’embruns. Elle contemplait ce paysage aimé, ce bout de terre façonné par les vagues, promesse de moments mémorables. Ce séjour annuel avec sa grand-mère, dans la maison familiale, était une parenthèse enchantée, une bouffée d’oxygène dans sa vie morose et sans histoire d’adolescente introvertie. En pensée, elle revoyait les traits de ces îliens qui rendaient ces vacances inoubliables : La vieille Hermine, dite « Minette », le capitaine, Annie et surtout Camille…
I love my man de Billie Holiday dans les écouteurs, Alix savourait chaque moment de cette traversée. Son visage, pourtant, n’exprimait rien. Seul le mouvement machinal de sa jambe trahissait à la fois son impatience et sa joie.
Le bateau s’approchait de l’île et elle pouvait à présent distinguer, au bord de la falaise de granit rose la maison de son grand-père, puis un peu plus loin, en contrebas une grande demeure bourgeoise abandonnée et sa petite crique privée, où elle se permettait souvent d'aller bouquiner seule : sa plage.
Au moment où sa grand-mère vint la rejoindre sur le pont, elle rangea son baladeur dans son sac, tandis que celle-ci passait une main dans ses cheveux bouclés. Ces gestes de tendresse, toujours d'une grande douceur, la jeune fille ne pouvait que pleinement les apprécier  : c'était les seuls qu’elle recevait.
  • Camille doit t’attendre avec impatience.
  • Oui, j’ai hâte de la revoir, répondit Alix. On a tellement de choses à se dire !
Marie avait une affection profonde pour sa petite-fille. Elle aimait passer du temps avec cette gamine un peu étrange, si différente de celle qu’elle avait été elle-même à dix-sept ans : sûre d’elle et insouciante. La soixantaine passée, encore très belle, elle avait gardé le corps svelte et gracieux de sa jeunesse de ballerine. Alors, elle parcourait le monde pour se produire sur les scènes des plus beaux théâtres. A présent, elle préférait ne plus parler de cette partie de sa vie, même si Alix, très admirative, lui demandait souvent des anecdotes de cette période faste, ce à quoi elle ne répondait jamais.
Le bateau accosta. Camille était là, sur le quai, rayonnante. Lorsqu'elle l'aperçut sur le pont, elle fit un signe de la main à son amie. Ses longs cheveux roux exécutèrent alors une danse improbable chorégraphiée par les bourrasques avant de finir sur son visage, ce qui provoqua chez elle l’hilarité. Camille était ainsi. Spontanée. Alix ne tarda pas à la rejoindre et dans l'élan d'une étreinte affectueuse, déjà leurs rires se mêlaient. Voyant tellement peu sa petite-fille ainsi, Marie n’en perdit pas une miette. L’adolescente était différente sur cette île, comme libérée de sa pudeur, de sa mélancolie.
  • Vous avez fait bon voyage, questionna la jeune îlienne. Il était temps que vous arriviez toutes les deux. Le mois de juin m’a paru interminable. Je m’ennuyais tellement d’Alix ! Vous allez apprendre ce qui fait trembler toutes les habitantes de l’île depuis quelques semaines, renchérit-elle d’une voix enjouée soutenue d’un regard mystérieux.
  • Que veux tu dire ? questionna Alix.
  • Tout le monde ne parle que de ça et je dois dire que je ne suis pas mécontente qu’il se passe enfin quelque chose sur cette île où l'on s’ennuie à mourir.
  • Tu m’inquiètes, répliqua Marie.
  • Ce ne sont que des racontars. Mais je ne vous en dis pas plus. Je laisse planer le mystère… Je laisse aussi à Minette le soin de le faire. Tiens, d’ailleurs la voilà.
Son vélo à la main, Hermine s'avançait, la démarche volontaire, vers l’embarcadère. L'observant toutes les trois, elles ne purent s’empêcher d’afficher un sourire. Cette vieille femme était une figure emblématique de Maenkhoz. Elle gérait avec son fils le café-épicerie, seul commerce de l’île. Elle portait toujours des sabots de jardinage avec de grosses chaussettes de laine et une blouse à carreaux sur sa tenue du jour. En bonne commère, elle connaissait toutes les histoires de l’île et ne se privait pas de les raconter sans en vérifier la véracité. Moyennant une rétribution, c’était elle qui gardait et entretenait la maison du grand-père d’Alix. Elle venait à la rencontre des deux vacancières pour les accueillir :
  • Bonjour Marie, comme je suis contente que vous soyez arrivées, lança gaiement la vieille femme. Vous avez de la chance, il fait beau. Et ça devrait durer quelques jours. Par contre ce vent ! Mais ça, on a l’habitude ici.
Marie, Alix et Camille la saluèrent.
  • Alors Camille, tu dois être contente que ta petite copine soit enfin là. N’allez pas faire trop de bêtises toutes les deux. Et attention aux garçons !
Les deux adolescentes échangèrent un regard amusé et complice.
  • Bon. Moi je te laisse t’installer, lâcha Camille. Je vais à la plage de la barque. Tu m’y rejoins tout à l’heure ?
  • Je ne serai pas longue, répondit Alix à son amie qui salua les deux femmes avant de s’éclipser.
Dans la petite remorque fixée à l’arrière du vélo, les vacancières installèrent leurs deux sacs de voyage. Sur l’île, les voitures étaient interdites. Les déplacements se faisaient donc principalement à pieds ou à bicyclette. Lorsqu'elles empruntèrent le petit sentier qui bordait la falaise, Marie proposa de pousser le vélo.
  • Vous savez que vous avez un nouveau voisin, lança Minette.
  • Comment ? Quelqu’un vit dans la vieille maison bourgeoise ?
  • Oui, un homme très étrange. Personne n’est rassuré. On n’sait pas d’où il vient. Il est arrivé il y a un peu plus de deux mois...

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